À propos de la BCE, l’argument avancé est que la banque centrale risque d’encourir des pertes si un État membre finit malgré tout par éprouver des difficultés de paiement ou, précisément pour éviter ce danger, si elle est contrainte d’acheter davantage d’obligations d’État du « maillon faible ». Pour le pays en question, il s’agit d’une forme de financement monétaire, même si ce n’était pas le cas au niveau de la zone euro vu que la BCE stériliserait les achats. En théorie, ce risque existe et nous pouvons dès lors nous attendre à ce que la BCE hausse le ton au moment d’évaluer la politique budgétaire de la zone euro. L’objectif est d’éviter que la possibilité de financer la dette par le biais de la BCE n’engendre une politique budgétaire plus laxiste et donc une situation d’aléa moral. Face à ce risque, il convient de souligner les avantages de la disposition de la banque centrale à intervenir : si le marché des obligations d’État se tarit complètement et si le pays tombe dans un cercle vicieux (l’impossibilité de faire suffisamment appel aux marchés des capitaux propulse les taux à la hausse et accentue le déséquilibre entre la dette et le PIB), les achats de la BCE pourront stabiliser le marché et donc normaliser les conditions de taux.
Les analyses soulignent également que les mesures n’allègent pas la tâche d’assainissement budgétaire. Plusieurs réserves sont fondées à cet égard. Tout d’abord, la normalisation des conditions de taux (prenez l’exemple de la baisse spectaculaire du taux grec à long terme lundi dernier) permet de soulager la pression budgétaire. Cet impact ne doit pas être sous-estimé. Ensuite, il va de soi que les décisions du week-end dernier n’ont pas effacé la problématique de la politique budgétaire. Au contraire, elle continuera de dominer les débats politico-économiques et restera au centre des préoccupations des marchés financiers pendant encore plusieurs années. Les pays seront jugés sur leur capacité à mettre effectivement en œuvre des programmes budgétaires ambitieux, et l’existence ou l’absence d’un consensus politique dans un pays donné constituera un facteur important. Des excès de nervosité récurrents sur les marchés ne sont pas à exclure à cet égard. Enfin, nous pouvons affirmer que l’Europe a opté pour la fuite en avant. Lorsque le special purpose vehicle est utilisé pour aider un État, l’endettement brut de tous les membres de la zone euro augmente, ce qui pourrait à terme peser sur leurs conditions de taux et leur solvabilité. Il est par conséquent primordial de l’utiliser le moins possible. De même, des discussions intenses naîtront inévitablement entre les pays donateurs et les pays bénéficiaires concernant la rigueur budgétaire de ces derniers. Voilà donc une autre source de volatilité de marché.
Une réflexion s’impose immédiatement: cette situation devrait engendrer une hausse de l’inflation. L’assainissement budgétaire devrait être d’une telle ampleur qu’une politique monétaire excessivement souple, voire un financement purement monétaire serait mis en place. Or, ce raisonnement ne s’applique pas à la zone euro. La BCE est indépendante, et la décision prise ce week-end, accueillie avec beaucoup de critiques, d’acheter des obligations d’État si nécessaire met clairement l’accent sur son impact neutre sur la masse monétaire. Toutefois, les craintes inflationnistes n’en disparaîtront pas pour autant (il suffit d’observer le cours de l’or) et les gouvernements, y compris hors Union européenne, devraient peut-être envisager d’émettre davantage d’obligations indexées sur l’inflation. Ils lanceraient ainsi un signal fort soulignant que l'issue de secours consistant à créer de l'inflation ne serait pas empruntée et qu’en conséquence, la prime d’inflation des taux à long terme baisserait (ou du moins n’augmenterait pas).
Pour terminer, il convient de s’arrêter sur l’ampleur des efforts à fournir. Il s’agit ici de l’amélioration du solde budgétaire primaire à réaliser, à savoir du solde budgétaire hors charges d’intérêt de la dette. Si le taux nominal moyen de la dette est supérieur à la croissance nominale (cette hypothèse est plausible dans les prochaines années eu égard aux perspectives de faible croissance, à la cure d’assainissement nécessaire et à la hausse des taux à long terme sous la pression des déficits publics), un excédent primaire suffisamment important devra être réalisé. L’ampleur de celui-ci dépend de l’objectif fixé: à quel niveau stabiliser le ratio dette/PIB et combien d’années pour y parvenir? Certains scénarios prévoient une stabilisation du ratio dette/PIB à 60% du PIB dans les cinq ans. Sans s’intéresser aux résultats, il apparaît spontanément qu’un tel objectif requiert clairement des efforts irréalistes. Dans un récent document de la Banque des règlements internationaux sous le titre très éloquent « The future of public debt », Stephen Cecchetti et ses collègues ont adopté une approche plus réaliste: quel est l’excédent primaire nécessaire pour stabiliser, dans des hypothèses de croissance réalistes, le ratio dette/PIB après x années au niveau d’avant la crise, à savoir 2007 ? La comparaison avec le solde primaire attendu pour 2011 indique les efforts à fournir. En fixant un délai de 20 ans pour atteindre l’objectif, les résultats obtenus sont tout à fait accessibles pour certains pays (Allemagne : 4,4%) et particulièrement ambitieux pour d’autres (R-U: 12,5%) (cf. tableau). Naturellement, plus le délai est court, plus les efforts nécessaires seront importants.
| En % du PIB | Solde primaire prévu en 2011 | Solde requis dans 20 ans | Différence = effort budgétaire nécessaire pour stabiliser le ratio dette/PIB |
| Autriche | -2,9% | 2,0% | 4,9% |
| France | -5,1% | 2,8% | 7,9% |
| Allemagne | -2,0% | 2,4% | 4,4% |
| Grèce | -5,3% | 1,5% | 6,8% |
| Irlande | -9,2% | 2,2% | 11,4% |
| Italie | 0,0% | 2,5% | 2,5% |
| Japon | -8,0% | 4,5% | 12,5% |
| Pays-Bas | -3,4% | 2,3% | 5,7% |
| Portugal | -4,4% | 1,8% | 6,2% |
| Espagne | -6,6% | 1,3% | 7,9% |
| Royaume-Uni | -9,0% | 3,5% | 12,5% |
| Etats-Unis | -7,1% | 2,4% | 9,5% |
Source: Cecchetti, Mohanty & Zampoli, The future of public debt, BIS Working Paper 300, mars 2010
Nous revenons ainsi aux événements du week-end dernier: l’assainissement budgétaire est un processus de longue haleine, d’efforts constants, d’engagement et de crédibilité. Les gouvernements sont donc confrontés à un horizon à long terme. Tout doute sur la crédibilité de l’engagement entraînera un raccourcissement de l’horizon dans le chef des investisseurs, et c’est à cette « discordance d’horizon » que les décisions de la nuit de dimanche à lundi ont voulu donner une réponse. Il reste à présent un défi de taille: honorer ses engagements et assainir les budgets. Cette mission ne s’adresse d’ailleurs pas uniquement à la zone euro, mais également aux États-Unis, au Royaume-Uni, etc. Les pays qui agissent avec détermination seront récompensés par une baisse des taux à long terme et un taux de change plus favorable. À l’inverse, le laxisme plombera la monnaie et accroîtra la prime de risque. L’argument du taux de change n’a pas cours au sein de la zone euro. La pression se manifestera donc au niveau des écarts de taux par rapport à l’Allemagne mais également au niveau de la santé de l’euro par rapport aux autres devises.
William De Vijlder
Le 12 mai 2010
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