Ce samedi matin, je me trouve dans le TGV qui se rend de l’aéroport de Paris Charles de Gaulle à Bruxelles. C’est l’occasion de me remémorer la semaine que j’ai passée en Asie. Dans ma note précédente, j’ai parlé de Hong Kong, Pékin et Taipei. C'est à présent le tour de Singapour, où je suis arrivé jeudi soir. Petit coup d’œil sur l’aéroport: à peine sorti de l’avion, le premier panneau que vous apercevez est une publicité tapageuse intitulée « Beat the recession » (Luttez contre la récession), suivie d’un avis proposant d’acheter un billet de lotto avec le slogan « toujours gagnant »! La ville de Singapour même est tout simplement magnifique: très verte, très propre et très éclairée le soir (même les grues de chantier et du port). Pour quelqu’un qui vient d’Europe, où il fait froid, la température est bien entendu aussi un élément très appréciable.
Le 64e et dernier étage du Republic Plaza Tower, où un petit-déjeuner a lieu vendredi avec la presse locale, offre une vue époustouflante de la ville et du port de Singapour. Le travail est très simple pour l’analyste de conjoncture local: il suffit de venir à cet endroit le même jour de chaque mois et de compter les bateaux qui sont à l’ancre. « À l’ancre » signifie ici « vide » car il n’y a pas de travail et les bateaux ne peuvent naturellement pas bloquer les quais. Les bateaux à l’ancre étaient légion, ce qui n’est pas étonnant vu l’effondrement du commerce international et l’importance des exportations pour l’économie singapourienne. La croissance négative est cette année évaluée entre -6% et -8%. Il est dès lors inquiétant de constater que de nombreux nouveaux bâtiments sont encore en chantier.
Néanmoins, le sentiment ambiant suggère qu’une fois le commerce international stabilisé, la croissance asiatique remontera relativement vite: la croissance sous-jacente des dépenses domestiques reste solide et, contrairement aux États-Unis et à plusieurs pays d’Europe, l’Asie n’est pas confrontée aux problèmes de la dette publique et des ménages. Lorsque j’ai fait part de cette impression aux participants à un déjeuner-débat, tous étaient d’accord. Ouf! Autre point rassurant: ils étaient une majorité à penser que les Bourses seraient en hausse à la fin de cette année bien qu’il n’y eu pas de réponse claire quant à savoir si la performance des marchés asiatiques serait supérieure à celle de l’indice S&P.
Après une autre série de conference calls et de réunions avec nos équipes d’investissement locales, je reprends le taxi vers l'aéroport dans la soirée. J’ai rarement vu un chauffeur de taxi aussi heureux au travail. Il n’a encore jamais dû payer d’impôts car il se trouve en deçà du seuil minimum imposable et a acheté un appartement il y a plusieurs années avec l’aide de l’État. L’autoroute menant à l’aéroport se situe sur un terrain gagné sur la mer il y a plusieurs décennies. La route est belle et entourée de verdure, de grands arbres trônant fièrement sur la berme centrale. À un moment donné, nous arrivons sur une longue route rectiligne où les arbres de la berme centrale ont été remplacés par des arbustes. Il s’avère que ces derniers peuvent facilement être déplacés pour créer une large piste d’atterrissage de réserve à six voies pour les avions de combat de l’armée de l’air singapourienne stationnés à l’étranger. Pour s’assurer que j’en saisisse bien l’utilité, le chauffeur me demande si j’ai vu le film « Pearl Harbor » où une grande partie de la flotte américaine du Pacifique est détruite d’un seul coup. Il ajoute que la piste de réserve a déjà été testée une fois, avec succès. Un bel exemple de « business continuity planning » (plan de continuité des opérations). Lorsque je lui tends un pourboire pour le remercier de toutes ces explications, il s’exclame de joie : « C’est mon jour de chance» !
J’ai atterri ce matin à Paris et patiente comme toujours longuement dans la file du contrôle douanier. Pourquoi seuls deux guichets sont ouverts à 6 heures du matin pour contrôler les ressortissants de l’Union européenne qui ont pris un long vol de nuit alors qu’il est tout à fait possible d’évaluer le nombre de passagers prévus à l’arrivée? Pour les non-ressortissants de l’Union, la file d’attente est encore plus longue malgré douze guichets ouverts. Voilà qui ne donne pas vraiment une image très accueillante de l’Europe. Pour passer le temps, je prends un exemplaire du journal « Le Figaro » que j’ai reçu dans l’avion et commence à lire l’article qui accompagne les photos des grandes manifestations contre la crise en France. Verrons-nous un jour ici aussi des panneaux intitulés « Luttez contre la récession, jouez au lotto »?
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