Je viens juste de rentrer d’un dîner pris sur le pouce dans un restaurant proche de mon hôtel à Paris : La Table Lauriston, situé Rue de Lauriston dans le 16e. Une adresse à retenir pour sa qualité et son prix abordable. J’étais seul et avais emmené pour passer le temps le dernier numéro de The Economist (avec en couverture le titre « It’s time » et une photo de Barack Obama, un clin d’œil évident à l’électeur américain). Les discussions de la table voisine, composée de deux dames et deux messieurs, étaient par contre plus animées. Rien de bien particulier en soi jusqu’à ce qu’un des hommes prononça le nom de Warren Buffet. Je dois bien admettre que bien que plongé dans la lecture de mon magazine, je n’ai pu m’empêcher de tendre l’oreille en entendant ce nom. S’en sont suivis les termes MBS (en référence aux « mortgage backed securities » ou titres adossés à des prêts hypothécaires), LBO, « les banques ne prêtent plus qu’aux clients existants », « inflation non reprise dans la comptabilité ». Les dames ont peu à peu commencé à désespérément fixer le vide avec un regard songeur, ce qui m’a rappelé un récent article paru dans Intelligent Life (un autre ouvrage du groupe The Economist) qui décrivait à quel point les discussions masculines peuvent être ennuyeuses pour les femmes. Heureusement, mon plat ne tarda alors pas à arriver... Le fait que les Parisiens discutent un soir de semaine des conséquences de l’inflation des cours des actifs sur la valorisation des instruments financiers titrisés et de la pénurie consécutive du crédit est une parfaite illustration que la crise que nous traversons ne laisse personne indifférent (comment cela se pourrait-il ?).
Les nombreuses réactions à l’un de mes précédents textes intitulé « Dans le creux de la vague » sont une autre illustration de ce phénomène. Je dois admettre que ce titre est quelque peu provoquant et inspiré d’un sentiment de totale exagération des marchés, mais les réactions ont été révélatrices. Je n’avais pas consacré suffisamment d’attention à la crise de confiance des investisseurs, à la problématique de gouvernance d’entreprise (rémunération), aux ventes forcées de hedge funds, à la tendance inévitable en faveur de nouvelles réglementations, etc. Il s’agit là d’une remarque pertinente (et je vous en remercie) et sur laquelle je reviendrai. Dans l’intervalle, les cours se sont vivement redressés (environ 20%), dénotant un rebond de marché baissier, certes spectaculaire, mais qui n’indique aucunement une reprise fondamentale. Le mouvement de balancier entre « le monde est économiquement mort » et « tout est dans les cours » penchait résolument en faveur de l’optimisme car une vague de mauvaises nouvelles sans précédent n’est pas parvenue à gâcher l’enthousiasme. Les mauvaises nouvelles ne manquaient pourtant pas: chute de l’indice des directeurs d’achat aux États-Unis, effondrement des ventes de General Motors, contraction de la consommation des ménages américains, ralentissement de la croissance en Asie, etc. S’agissant des marchés émergents, je me suis soudain senti très mal à l’aise. Tandis que les pays occidentaux n’ont aucune difficulté à sauver leur système bancaire en injectant des capitaux financiers par le biais de l’émission d’obligations d’État, rapidement acquises par des investisseurs défensifs, la situation est toute autre dans certains pays émergents. Le cocktail théoriquement « idéal » pour s’attirer les problèmes est un pays en déficit sur sa balance courante, une inflation un peu trop élevée, une devise onéreuse et un déficit public. Lorsque l’aide de ce pays est ensuite sollicitée sur le plan budgétaire, il n’est pas garanti que les investisseurs étrangers absorbent l’émission supplémentaire d’emprunts d’État et nous nous trouvons alors dans une impasse. Ajoutez à cela que le FMI, qui joue traditionnellement le rôle de bailleur de fonds international en dernier ressort, ne dispose que d’une marge d’intervention de 250 milliards de dollars, et le malaise s’intensifie véritablement. Chapeau bas, donc, à la décision de la Réserve fédérale américains d’étendre les lignes de crédits d’un certain nombre de « bons élèves » parmi les pays émergents. L’argument « too big to fail » (« trop grand pour faire faillite ») vaudra donc aussi pour eux et permettra de conjurer le risque systémique. Pas étonnant dès lors que les marchés s’en réjouissent.
Le prix du « titre le plus frappant publié dans la presse de ces 10 derniers jours » est cependant attribué au Financial Times, selon lequel l’offre de pétrole ne sera pas en mesure de répondre à la demande. Entre toutes ces annonces de récession et de plongeon des cours des matières premières (le pétrole continuera d’ailleurs de baisser) nous avons probablement oublié qu’une simple règle récursive s’applique lors de toute décision d’investissement: une baisse du prix de vente sous le coût de production marginal n’incite plus à élargir la capacité de production. Le précédent boom des matières premières était induit par une augmentation vertigineuse de la demande combinée à un problème au niveau de l’offre (dû à un manque d’investissement). Le recul actuel résulte d’une implosion de la demande. Le prochain boom des matières premières (qui pourrait ne pas se produire avant quelques années) sera à nouveau alimenté par les facteurs combinés d’une hausse de la demande et d’un manque d’investissement. Un bon exemple à cet égard serait de songer à un élastique tiré sans cesse plus fort avant d’être relâché…
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