Tout récemment, j’ai passé un week-end à Paris avec ma femme. Le temps était magnifique et parfait pour une balade. Près de l’église de Saint-Germain des Prés, des pamphlets étaient, comme de coutume, distribués pour attirer l’attention des passants sur les problèmes du monde. Il s’agissait cette fois de la crise économique et de la nécessité de revoir les accords de Bretton Woods. Je n’avais aucune envie, en ce beau dimanche ensoleillé, d’engager une discussion avec l’auteur du pamphlet, encore que le contenu avait quelque chose d’ironique : en effet, le système mis en place par l’accord conclu en 1945 à Bretton Woods, dans le cadre duquel le dollar s’alignait sur l’or et les autres monnaies sur le dollar, s’est effondré au début des années ’70 en raison de l’offre de dollars excédentaire. Cette situation a ainsi amené le président Nixon à mettre fin à la convertibilité du dollar en or. L’inflation a dérapé. Au cours de l’actuelle décennie, bon nombre de pays émergents ont plus ou moins arrimé leur monnaie au billet vert, ce qui a débouché sur une surabondance de ce dernier, une explosion des liquidités mondiales, une recrudescence de l’inflation et, enfin, une implosion des marchés financiers. Autant dire que l’histoire se répète, ou : pourquoi vouloir organiser un nouveau Bretton Woods ?
Entre-temps, la poussée inflationniste actuelle a conduit à l’apparition d’un nouveau mot à la mode dans le jargon des analystes : la « destruction de la demande ». Aux États-Unis, l’augmentation du prix de l’essence a engendré au mois de mai une diminution du trafic routier : les autoroutes américaines enregistrent une baisse de 10 milliards de miles (environ 16 milliards de km) par rapport à l’année dernière, soit un recul de près de 4%. La destruction de la demande se manifeste également dans le monde financier : au Royaume-Uni, les demandes de prêts hypothécaires atteignent à peine 30% de leur niveau de fin 2007. Un de nos analystes « crédit » à Londres a placé sur son bureau l’affiche d’un vendeur de journaux du soir, une de ces grandes feuilles blanches sur lesquelles sont annoncés au marqueur les grands titres de la presse, à savoir en l’occurrence : « Bourse en baisse, prix de l’immobilier en baisse, emploi en baisse ».
La destruction de la demande entraîne en définitive une correction des prix de sorte que la pression inflationniste devrait diminuer dans quelques mois. Mais toute tentative de spéculation à ce sujet doit tenir compte du timing. L’entreprise Semcorp en sait quelque chose : cette entreprise américaine, qui négocie des cargaisons physiques de pétrole, avait spéculé en masse sur une baisse des prix pétroliers… qui ne s’est pas produite. Résultat : l’entreprise s’est heurtée à un écueil, laissant derrière elle une ardoise de 2,4 milliards de dollars. Le rachat des contrats à terme qu’elle avait d’abord vendus a déclenché une vague de hausses des cours pétroliers, qui explique pourquoi ces prix ont continué à grimper mystérieusement durant la première quinzaine de juillet, pour rechuter ensuite. Ce mouvement a engendré, à son tour, un rétablissement spectaculaire, mais passager, des actions bancaires : un phénomène appelé short covering (couverture d’une position de vente). Morale de l’histoire : nous traversons une période extrêmement volatile, qui échappe à maints égards à toute explication économique rationnelle. Et les choses ne sont pas prêtes de changer.
William De Vijlder
À la plage : sortir ou non les chaises longues par temps incertain ?
Depuis des années, je prends des vacances avec mon épouse durant une partie du mois d’août. C’est devenu une tradition. Et à chaque fois, cela me fait penser aux vacances que j’ai prises les années précédentes à la même époque. Je me souviens encore parfaitement que nous avions organisé un périple en Angleterre juste avant la crise financière russe en 1998. L’année dernière, ce furent – appelons-les comme ça pour qu’on comprenne bien - des vacances blackberry ; c’était juste au moment où a éclaté la crise du crédit. Cette année-ci, nous étions à la Côte belge. J’ai eu le loisir de lire beaucoup : des romans, mais aussi évidemment des journaux. Le temps ? Aussi « volatile » que les marchés boursiers… Et je pourrais évoquer d’autres analogies. C’est ainsi que je me suis rendu compte au cours de mes promenades que les chaises longues étaient sorties parfois dès le matin, parfois un peu plus tard, parfois pas du tout. La décision de l’exploitant dépendait en fait du « retour attendu sur investissement » : combien de chaises vais-je pouvoir louer en fonction du nombre de touristes et des prévisions météo. C’est la même chose avec les placements : la visibilité est un critère capital lorsqu’il s’agit de placer son argent. Si elle est mauvaise, l’investisseur ne s’engage pas, même s’il est assis sur une montagne de liquidités...
Je ne sais pas si les participants à la conférence annuelle de Jackson Hole organisée par la Fed fin août la considèrent comme une villégiature. Peut-être l’endroit permet-il de le penser. Mais si l’on considère le contenu, c’est autre chose. J’ai rarement vu une image plus frappante que la photo parue dans le journal financier De Tijd, où l’on voit Ben Bernanke quitter la salle du centre de congrès (l’ « Explorer’s room ») en passant à côté d’un ours empaillé… Bernanke en une espèce d’Indiana Jones économique… Il essaie toujours encore d’avoir la peau de ce fameux ours économique, tel un explorateur perdu dans la jungle d’une crise économique complexe. Cette complexité ne réside pas dans les causes – on les connaît (en résumé : la politique d’argent bon marché au niveau mondial a conduit à un endettement trop élevé dans le chef des agents économiques et alimenter l’inflation, entre autres aussi par le renchérissement des matières premières ; ensuite, la hausse des taux a provoqué une rupture de tendance et un affaissement de la valeur des actifs à la suite d’une diminution du taux d’endettement). La question reste toutefois : quand et comment en sortir ?
Le fait que la crise du crédit dure depuis un an suscite sans aucun doute un sentiment de lassitude (« cela va-t-il encore durer longtemps ? ») et, curieusement, peut aussi nourrir l’espoir que « les choses ne vont plus tarder à aller mieux ». C’est en réalité négliger deux points. Premièrement : la crise du crédit est née des mois avant le déclin économique (s’y ajoute que l’économie européenne, comme les pays émergents, suit avec un certain retard le recul économique américain). Deuxièmement, nous nous trouvons dans un mouvement de récession de type « bilantaire ». Une telle récession est plus complexe, plus dangereuse et dure plus longtemps qu’une récession « normale ». C’est ce qui explique pourquoi les investisseurs adoptent une attitude attentiste, pourquoi les banques contractent leur bilan, pourquoi il est plus difficile d’obtenir un prêt, pourquoi les hausses boursières sont de courte durée et pourquoi, enfin, la volatilité reste si élevée.
En considérant cet amoncellement de nuages menaçants, l’on risque cependant de ne pas voir de belles lueurs d’espoir. Quelques exemples : aux États-Unis, l’on est à la veille de trouver une solution pour les problèmes des institutions Fannie Mae et Freddie Mac. D’importants fonds de pension accroissent leurs placements dans des emprunts bancaires. Les groupes de capital-investissement privés cherchent à renforcer leur participation dans les banques américaines. Différents investisseurs asiatiques ont récemment augmenté les intérêts qu’ils détiennent dans des banques d’affaires américaines ou envisagent de le faire. Cela démontre que les investisseurs ayant un horizon de placement à long terme sont à nouveau disposés à saisir les opportunités qui se présentent. Il est cependant encore beaucoup trop tôt pour se préparer à sabrer le champagne. Nous restons sous-pondérés en actions.
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